Les mocassins

24 Nov

Grand, fort, une allure, imposante, et un costard, plutôt bien ajusté mais genre « Pays de l’Est » : une sorte de tergal couleur gris clair, une coupe années 70 mais les vraies, pas un vintage assumé.
C’est loin tout de même les années 70 …on peut trouver son bonheur me semble t-il dans n’importe quelle friperie désormais, pour pas cher et plus récent.

Le détail qui m’a scotchée ce sont les chaussures: des mocassins (les vrais aussi, certes sans les pompons). Ils étaient retroussés à l’arrière comme une vulgaire charentaise. J’ai trouvé ça étonnant. Je me suis dit qu’il fallait vraiment être totalement hors du temps, du regard des autres, et de son propre regard, même, pour assumer ce genre de « fantaisie ».

La rame de métro s’est approchée…
Je me suis retrouvée assise en face de lui sur les sièges en skaï bleu de la ligne rose, la ligne 7 et mon voyage à le scruter.

Les cheveux étaient fins et clairs, souples, et mi-longs, toujours fidèle aux seventies sans doute.
Assez vite, ses yeux ont commencé à papillonner, par intermittences plus ou moins longues. En quelques minutes, ses paupières emplies de sommeil se sont irrésistiblement fermées, derrière de grosses lunettes, à la monture plastique, épaisse et marron clair, façon second modèle de la sécurité sociale, après la monture métallique.
L’assise un peu penchée, il était appuyé contre la vitre, ses bras repliés sur lui, un peu en protection.

La chemise dessous le costard était en synthétique blanc, grisâtre. Mon regard a filé le long des manches, de la veste, de ce costume gris clair, et s’est arrêté au pourtour des manches, au niveau des poignets : élimés ils étaient, largement entamés par l’absence de fibre.

Avant que mon regard n’atteigne à nouveau ses mocassins retroussés, je commençais à comprendre…son allure, ses chaussures, l’absence de signes de travail en forme de mallette ou d’une quelconque pochette, ses assoupissements…
En fait ses mocassins ne témoignaient pas de sa négligence…mais de son infortune.
Ses pieds étaient juste trop grands.

Je regardais désormais sans intrigue, cet homme assis, emporté par le sommeil, par sa vie, conduit ligne 7 peut-être jusque la Courneuve -le 3ème monde, ou nul part, ou là bas, ou ailleurs. Il cachait son image de pauvreté comme il pouvait, en propreté et costard habillé, même élimé, juste démasqué par ses chaussures…

Vulnérable car en sommeil, fragile car pauvre, touchant par tout ça, parce que digne.
Et vous, vous prenez en pleine face, tôt le matin, cette misère fière et discrète, qui glisse à vos côtés peut-être chaque autre matinée et vous rappelle combien vos petites misères ne sont que privilèges.

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2 Réponses to “Les mocassins”

  1. Bouisset 24 novembre 2010 à 19:45 #

    Tout en finesse,ciselé…le portrait ! On dirait presque une image, une peinture vivante…
    Bien à toi « poulette Carlotta »
    L.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Come back … « Deux poulettes - 22 août 2011

    […] de la poulette Carlotta, et la découverte de son style d’écriture très personnel: Les mocassins. Des personnes comme celles-ci , on en croise tous les jours dans le métro, et la poulette […]

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