Bien mieux fichu que l’as de pique – chapitre 3

21 Mar
Précédemment :
Une heure plus tard, la dépanneuse se garait sur la bande d’arrêt d’urgence. J’étais de bonne humeur, ce genre d’aventure n’était pas pour me déplaire. Je n’avais pas très envie de ce week-end avec Maud. Je l’aimais bien sûr, mais à ma façon, clandestinement. C’était dans l’interdit que s’inscrivait notre histoire, dans les heures volées à la vie quotidienne, ces rencontres impromptues, ces nuits jamais complètes. Deux jours et une nuit entière en sa compagnie, c’était autre chose. Un week-end d’amoureux avec un petit-déjeuner, des balades main dans la main, de longues discussions. Mais cette image traditionnelle, romantique, me terrifiait. J’avais peur que le charme ne soit rompu, ou bien peut-être qu’un amour trop fort n’apparaisse soudain, que l’image de Maud m’envahisse complètement et que toute ma vie n’en soit trop bouleversée. J’avais peur de faire des choix, ma femme, Maud, les enfants. Pour Maud, j’avais deux enfants, une fille de huit ans, un garçon de douze. Je lui avais caché la petite dernière, ma douce Aurore, deux ans la semaine prochaine. Je n’avais jamais parlé d’Aurore à Maud pour des raisons ridicules : moins l’effrayer, faire de mon mariage une histoire ancienne… C’était un mensonge ridicule et honteux qu’elle ne me pardonnerait jamais si elle l’apprenait.Je pensais à tout cela dans cette dépanneuse qui venait de remorquer ma 204 chérie. Maud boudait ostensiblement. Le dépanneur restait muet comme une carpe. Clignotant à droite, la dépanneuse s’engagea dans la sortie n°12, direction Mantes-la-Jolie. On laissa de côté quelques grands ensembles avant de traverser la Seine et de s’engager dans la forêt. Changement d’ambiance. La route devint étroite et la fraîcheur de la forêt pénétra dans l’habitacle. Je sentis Maud se détendre quelque peu, appréciant tout simplement ce moment suspendu. On arriva finalement à Fontenay-Saint-Père, petit village d’apparence bucolique. À la sortie du village, la dépanneuse se gara devant le garage Blanchard. Et j’ouvris Facel Vega Facelliagrands mes yeux… Elles étaient toutes là… Mes voitures rêvées, celles que je n’avais vues qu’en photo dans des magazines spécialisés ou que j’allais reluquer tous les ans fin janvier au salon Rétromobile Porte de Versailles. Une Panhard cabriolet 1956 ! Une Aston martin DB5 ! Une Jaguar type E ! Et même une Facel Vega. Ma voiture fétiche. La dernière marque française de voitures de sports, disparue dans les années soixante. Monsieur Blanchard possédait une splendide Facel Vega Facellia, la voiture que je fantasme de posséder. J’étais comme un enfant dans un magasin de jouet. Monsieur Blanchard était affable et gouailleur. Je ne pensais plus à ma 204 et parcourais son garage de découverte en découverte. Je ne pensais pas plus à Maud qui commençait à trépigner d’impatience.
Je finis par confier le moteur de la 204 aux mains expertes du garagiste. C’était, comme je le supposais, le radiateur de refroidissement qui venait de déclarer forfait. Monsieur Blanchard pouvait le remplacer mais pas avant lundi matin, le temps de trouver la pièce idoine. Nous voilà coincés à Fontenay-Saint-Père ! Maud commençait à trouver l’histoire moyennement drôle. Elle se surpassait dans l’ironie : « Ah bah sympa comme premier week-end », « Très romantique ton week-end à Mantes-la-Jolie », « On a qu’à aller au camping du coin pendant qu’on est dans le plan foireux »… Le garagiste de mes rêves me permit heureusement d’éviter la catastrophe totale. Moyennant le paiement à l’avance de la réparation de la 204, il nous prêta une vieille Méhari. Après une pause au village pour grignoter un morceau, nous voilà partis à l’aventure avec notre jeep dans le parc naturel du Vexin français où Monsieur Blanchard, notre sauveur, m’avait conseillé en aparté un splendide hôtel pour passer la nuit, ce qui devrait permettre, selon ses termes, « de recoller les morceaux avec la petite ».

On arriva devant le château de Maudetour, l’adresse conseillée par le garagiste. L’hôtel était splendide, au milieu d’un immense parc, et pour la première fois de la journée, je vis le visage de Maud s’illuminer. Elle avait parfois une lueur dans le regard très particulière, comme un éclair de soleil qui vient soudain éclairer une rue calme et sombre. J’entrais finalement doucement dans ce week-end. Peu importent mes lâchetés, mes mensonges, j’étais avec une femme splendide que j’avais envie, pour une fois, de ne pas décevoir. On s’installa rapidement dans la chambre, avant de profiter du parc puis du très beau spa installé dans les caves du château. Il n’y avait pas grand monde dans l’établissement. Les Parisiens étaient partis bien plus loin que le Vexin. Nous étions à part du monde, bien mieux finalement qu’à Deauville ou Cabourg où nous avions prévu de passer la nuit. La journée se terminait avec douceur dans le choix d’un restaurant pour dîner. Je retrouvais enfin une Maud rayonnante et me disais qu’ensemble on ne pouvait décidément pas vivre du banal, que notre histoire ne pouvait être remplie que d’imprévus et de surprises.

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  1. Bien mieux fichu que l’as de pique – chapitre 4 « Deux poulettes - 22 mars 2012

    […] la série “Bien mieux fichu que l’as de pique”… Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3   Driiiinnng. Le soleil entre par les vitres sales, il fait chaud dans l’appartement. […]

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