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Un concentré d’ours…

20 Avr

 Il avait la corpulence d’un ours, sa taille assurément et la largeur de ses épaules, bien plus que sa circonférence. Une crinière soyeuse et volubile couronnait le crâne, de plus en plus délaissé.
Cette fine chevelure défiait à l’évidence l’apesanteur, s’élevant sur une belle hauteur sur tout le pourtour de la tête, un peu comme un docteur Mabuse, autant dire une espèce rare d’ours.

L’allure était décontractée, sans être négligée, un peu commune, du sans trop y penser, du pas pour plaire vraiment, ni déplaire non plus d’ailleurs. Deux grosses sacoches, l’une remplie de papiers, de dossiers, et l’autre, le modèle opportun pour loger un ordinateur. Elles reposaient à ses pieds comme deux baluchons fatigués. Il était plongé dans la lecture d’un livre bien pesant à mon goût, imposant lui aussi : « Tout savoir sur Windows XP » ou quelque chose comme ça. Un marque-pages dépassait : « Théâtre de « La Colline ».
Une bonhomie se dégageait de la rondeur de ses traits, de ses manières, une bonhomie teintée de tranquillité, de sérénité, et d’intelligence.
C’était samedi soir, à peine tard, ligne 3…et cet ours concentré tournait chaque page de cette somme avec une exquise délicatesse.

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Instantané : un peu de Beato dans le métro…

2 Mar


Je cours, tu cours, ils courent, nous courons…

Dans les couloirs, sur le quai, à côté, dans l’escalier,
Tous les jours,
J’attends, tu attends, ils attendent…nous patientons
3mn, 2mn, 1mn, 00mn,
Je l’entends, il arrive,
Je me presse, tu m’empresses, ils nous pressent, nous nous serrons, ils nous compressent.
Aujourd’hui je cours encore…
1mn, bientôt 0mn, la rame arrive,
Je l’entends, tu l’entends,
Je ralentis, tu poursuis,
Je rate la rame, tu t’engouffres,
Je reste à quai, j’écoute,
Le Erhu,
La petite flûte,
Le vieux chinois est de retour.
La mèche en accroche coeur,
Un costume comme un petit t’ailleurs,
En voix perchée et grave,
Il chante son pays d’antan,
Transporte les coeurs,
Puis les transperce,
sans douleur,
et suspend le temps.

Je chante, tu chantes, il chante, nous chantons,
je l’écoute, tu l’écoutes,
Nous sourions.

Ligne 10, Odéon,
ou République, ligne 3…

Felice Beato, Japon, fin 19ème.

Aaaaahh, oupsss, boououh…!

16 Fév

Ça se passe toujours assis en général, strapontin, ou face à face, ligne 3 ou 1, peu importe…

Il y a deux écoles, ceux sans lecture et les autres, mais en ce cas il s’agit bien souvent d’un journal… Le Monde, La Tribune,Le Parisien, Libé ou encore Métro, tous peuvent être atteints. Un bon vieux dossier peut aussi faire l’affaire. Simple constatation, une activité qui semble typiquement… masculine.

Alors bien sûr ça tergiverse un peu, ça semble hésiter mais quand c’est décidé, rien ne peut y faire obstacle. Ça peut débuter par un grattage de menton, voire du cou, de la moustache aussi, pour les pourvus, histoire de tromper le voisinage, mais très vite, la main atteint rapidement son objectif : la narine…
Alors le doigt -l’index le plus souvent car plus expert sans doute, contourne toujours un peu la cible, genre pinçage de nez, chatouillement du poil dépassant, avant enfin, et immanquablement, de s’y introduire.

Jusqu’ici je n’ai pas observé les deux doigts en même temps, pour des questions de coordination de mouvement j’imagine. Donc une fois récupéré l’objet de la convoitise, s’opère, selon les cas, un roulage entre le pouce et l’index de cette dite convoitise, car malgré tout, il s’agit maintenant de s’en débarrasser… et je respire, je n’ai pas repéré non plus jusqu’ici de mise en bouche après forfait.

Ce qui est stupéfiant, c’est le détachement, la normalité de ce geste pour les protagonistes, d’une tranquillité absolue, quasiment un moment de plénitude pour eux (régression?). Parfois j’ai pu en foudroyer un du regard, il se consume alors littéralement sur place quand d’autres assument genre « Wouais et alors, c’est pas la mort ».
Et ne perdons pas de vue, qu’une fois leur station venue, ils s’extirperont de leur siège… en posant immanquablement leurs doigts sur la barre d’appui… oui, celle-là, celle aux mille traces de doigts…*!!?:/*# » .
Qu’on se le dise, la crotte de nez …… est une affaire privée.

Poulette Carlotta a croqué d’autres portraits. Pour les découvrir, embarquez dans ses « Carnets de métro » !

Un farfelu-Dali…

26 Jan

En coulisse, le farfelu Dali...avant forfait. Ce galant farfelu lui ressemblait.

Ah ces petits moments décalés…

Un métro bondé, nos mines mornes et un galant farfelu qui vous y réserve une petite place.

Une trottinette en main avec dessus quelques journaux et dans l’autre un petit miroir, à main, orange-ovale, double face pivotant sur un verso fendu…

Il invitait, espiègle, les tristes sires que nous semblions être … à s’y recoiffer.

Mme Golding en visite, tôt, à Paris.

12 Jan


8h30, l’heure de pointe.
Elle est entrée dans la rame de métro et a tenté non sans mal l’assise sur un strapontin, avant de bifurquer opportunément juste en face de moi, dans le carré Vip des biens assis, combatifs ou chanceux matinaux, évitant de justesse la mise en boîte à la station Gambetta.
Aux pieds, de petits souliers marrons avec un léger talon.
Instantanément j’ai senti cet œil de bête curieuse sur elle, le mien.

Son manteau de laine moucheté de noir, de gris et de mauve, aurait pu paraître moderne si la coupe et la matière de la jupe n’avaient révélé un goût (et son absence) pour des temps plus anciens. Le corsage de couleur crème était boutonné quasi jusqu’aux oreilles, laissant juste apparaitre des lobes décorés de petites boucles dorées qui ne cessaient de s’agiter. Une paire de lunettes des mêmes temps, sévèrement années 50, monture fine et métallique, en accent grave sur le dessus, était posée sur son nez, plutôt petit-pointu.
Les cheveux étaient teints foncés et mis en plis bien sûr. Pareil pour les yeux.
A ce moment j’ai bien pensé qu’elle s’évaltonnait toute amidonnée de je ne sais quel hameau français, bien mise pour l’occasion, pour son débarquement à Paris, certes avec quelques décennies (de mode) de retard.

Aucune tendresse n’accueillait ce personnage, plutôt sec, sans inquiétude ou fragilité apparente, totalement absent à son environnement et à mon regard un peu coi.

Sans être enveloppée, et l’âge aidant aussi (la vieille cinquantaine), un double menton avait fait son apparition. Celui-ci s’agitait au rythme de la mastication totalement frénétique d’un chewing-gum qui communiquait ses secousses jusqu’aux oreilles percées.
C’était son sac au départ qui m’avait titillée -incongruité de la silhouette générale : un cartable des années 80, de cuir noir et petit format, précautionneusement déposé sur ses genoux…
Elle en sortit une pochette emplie de papiers.
Des brochures touristiques. Un Stabilo jaune fluo en main, elle commença à surligner méthodiquement des extraits de commentaire sur divers monuments ou expositions.
C’est là que j’ai pu identifier sa langue et confirmer ma deuxième hypothèse : des origines britanniques. Je l’ai alors aussitôt transportée dans cette belle et verdoyante campagne anglaise, ses petits cottages blancs et douillets, ses gens à l’intérieur qui s’abritent du crachin, qui sortent tout juste du four de bon petits gâteaux tout chauds…
Et qui guettent le moindre mouvement dans la maisonnée d’à côté.

Je l’ai assez vite nommée Mme Golding, pas très original (c’est parfait) mais ça roule et remue comme son chewing-gum dans la bouche et fait cling-bling comme ses boucles d’oreille.
Ne cherchez pas de chute à ce portrait, il n’y en a pas…
Mme Golding s’en est bientôt allée, le nez au vent, appliquée, le pas sérieux, déterminée à découvrir toutes les merveilles essentielles des guides touristiques : la Tour de Gustave, le Louvre, Orsay, à moins que ce ne soit Notre Dame…
Juste un personnage de film, de fil, si réel et si cliché : une perle.

Les mocassins

24 Nov

Grand, fort, une allure, imposante, et un costard, plutôt bien ajusté mais genre « Pays de l’Est » : une sorte de tergal couleur gris clair, une coupe années 70 mais les vraies, pas un vintage assumé.
C’est loin tout de même les années 70 …on peut trouver son bonheur me semble t-il dans n’importe quelle friperie désormais, pour pas cher et plus récent.

Le détail qui m’a scotchée ce sont les chaussures: des mocassins (les vrais aussi, certes sans les pompons). Ils étaient retroussés à l’arrière comme une vulgaire charentaise. J’ai trouvé ça étonnant. Je me suis dit qu’il fallait vraiment être totalement hors du temps, du regard des autres, et de son propre regard, même, pour assumer ce genre de « fantaisie ».

La rame de métro s’est approchée…
Je me suis retrouvée assise en face de lui sur les sièges en skaï bleu de la ligne rose, la ligne 7 et mon voyage à le scruter.

Les cheveux étaient fins et clairs, souples, et mi-longs, toujours fidèle aux seventies sans doute.
Assez vite, ses yeux ont commencé à papillonner, par intermittences plus ou moins longues. En quelques minutes, ses paupières emplies de sommeil se sont irrésistiblement fermées, derrière de grosses lunettes, à la monture plastique, épaisse et marron clair, façon second modèle de la sécurité sociale, après la monture métallique.
L’assise un peu penchée, il était appuyé contre la vitre, ses bras repliés sur lui, un peu en protection.

La chemise dessous le costard était en synthétique blanc, grisâtre. Mon regard a filé le long des manches, de la veste, de ce costume gris clair, et s’est arrêté au pourtour des manches, au niveau des poignets : élimés ils étaient, largement entamés par l’absence de fibre.

Avant que mon regard n’atteigne à nouveau ses mocassins retroussés, je commençais à comprendre…son allure, ses chaussures, l’absence de signes de travail en forme de mallette ou d’une quelconque pochette, ses assoupissements…
En fait ses mocassins ne témoignaient pas de sa négligence…mais de son infortune.
Ses pieds étaient juste trop grands.

Je regardais désormais sans intrigue, cet homme assis, emporté par le sommeil, par sa vie, conduit ligne 7 peut-être jusque la Courneuve -le 3ème monde, ou nul part, ou là bas, ou ailleurs. Il cachait son image de pauvreté comme il pouvait, en propreté et costard habillé, même élimé, juste démasqué par ses chaussures…

Vulnérable car en sommeil, fragile car pauvre, touchant par tout ça, parce que digne.
Et vous, vous prenez en pleine face, tôt le matin, cette misère fière et discrète, qui glisse à vos côtés peut-être chaque autre matinée et vous rappelle combien vos petites misères ne sont que privilèges.

Il était beau et sentait bon l’…

10 Nov

Certaines personnes sont des voyages à elles toutes seules et vous portent à les yeuter. Alors elles vous yeutent aussi, prudemment curieux, l’un et l’autre, le temps de quelques stations de métro.

Je me souviens de ce visage … de Mongolie peut-être : œil étiré, teint mât et traits fins. Ça humait la steppe et le galop de ces petits chevaux vifs et sauvages, et moi les fraises et la menthe (une histoire de crumble aux fraises et spéculoos en perspective)…
Le cheveu noir et la coupe mi-longue stylée, négligemment travaillée… ça devait être une steppe urbaine…
Un énorme sac à dos, posé aux pieds (solitaire animal), chaussé de tongues aux doigts ainsi dénudés qui avaient dû en voir du pays. Un guide de Paris en main, tout en idéogrammes, exotique –asiatique assurément.

Tout semblait graphique et aventureux en lui. J’aurais aimé faire un bout de chemin. Mais déjà « République », fin de l’interlude, début de l’aventure, balisée, vers des steppes moins exotiques.

Il était beau et fleurait bon l’herbe sèche du plein été de Mongolie après l’orage…  

Si vous voulez poursuivre la balade, Poulette Carlotta a croqué d’autres portraits dans sa chronique Carnets de métro.